L’homéopathie, fondée à la fin du XVIIIe siècle par le médecin allemand Samuel Hahnemann (1755–1843), repose sur une philosophie médicale singulière et rigoureuse. À rebours des approches mécaniques de son époque, Hahnemann développe une vision dynamique, expérimentale et individualisée de la maladie et de la guérison. Son œuvre, principalement l’Organon de l’art de guérir (1810) et les Maladies Chroniques (1828), en constitue le socle doctrinal.
Avant l’avènement de la médecine scientifique, le mouvement homéopathique constituait une branche officielle de la médecine qui fut progressivement désavouée jusqu’au traitement dont elle fait l’objet aujourd’hui. Ses principes, pourtant rigoureusement éprouvés par le fondateur, restent basés sur un savoir empirique et des théories originales qui sont devenues incompatibles avec la science médicale moderne, d’abord antipathique (traiter une maladie par le principe contraire), puis dite allopathique.
Le rôle du médecin
« La mission du médecin est de rétablir la santé de manière rapide, douce, durable ; ou de guérir, si cela est possible. »
La guérison véritable n’est ni la suppression de symptômes ni l’éradication d’un agent pathogène, mais la restauration de l’équilibre vital, dans le respect de la nature du patient.
La maladie comme perturbation dynamique
Selon Hahnemann, la maladie n’est pas une lésion physique initiale, mais une altération immatérielle de la force vitale (Lebenskraft) :
« Les maladies ne sont que des dérèglements dynamiques du principe vital » (§11).
Elle se manifeste par un ensemble de symptômes observables, mais ne peut être réduite à une cause matérielle unique. Le diagnostic est symptomatique, non lésionnel. La raison principale est que les moyens d’investigation de l’époque ne permettaient pas connaître les causes profondes.
Le symptôme, seul guide vers le remède
Les seuls éléments sur lesquels fonder un diagnostic, c’était la différenciation des symptômes tels qu’exprimés par le malade et par l’observation des signes cliniques. L’ensemble des symptômes, dans son extrême variété, était l’expression de la vitalité du malade et donc une fenêtre par laquelle identifier le remède efficace. Un médecin homéopathe ne diagnostiquait pas la maladie physique, mais identifiait en réalité le remède le plus probablement efficace, car présentant intrinsèquement le même tableau de symptômes présenté par le malade.
Pour Hahnemann, on ne connaît la maladie que par les symptômes. Il faut observer :
- Les symptômes objectifs et subjectifs
- Les modalités (aggravations, améliorations)
- Les symptômes mentaux et émotionnels
- Les conditions de déclenchement (causes occasionnelles)
C’est l’individualisation du cas qui guide le choix du remède, et non une étiquette de maladie. Cette même individualisation de traitement qui la rend résistante aux démonstrations scientifiques modernes.
Similia similibus curentur
Le cœur de l’homéopathie tient dans cette loi naturelle :
Le semblable guérit le semblable
Un remède capable de produire chez une personne saine des symptômes similaires à ceux du malade est apte à les faire disparaîtrechez ce dernier. Toute autre méthode curative était vouée à supprimer les symptômes et créait, pour le principe vital du malade, une opportunité à dériver sa réaction vers un autre système, et donc de nouveaux symptômes, généralement plus graves que les précédents.
L’expérimentation pure sur l’homme sain
La matière médicale homéopathique se fonde sur les tests ou épreuves (provings) : des expérimentations systématiques sur des sujets sains, consignant tous les effets d’une substance, en exploitant la sensibilité de certains sujets aux substances. Inspirés d’abord par les effets toxiques de substances brutes, les essais finirent par utiliser progressivement une version diluée (parce que moins dangereuse) et dynamisée de ces substances, capables de provoquer chez les testeurs, pour des raisons qui restent inconnues, des symptômes qui constituaient, par leur régularité, intensité et reproductibilité, une carte thérapeutique complexe appelée maladie artificielle.
« Il faut connaître les effets du remède en dehors de la maladie » (§108).
Cela constitue la matière médicale pure, d’où sont extraits les symptômes caractéristiques de chaque remède. On y différencie les symptômes de faible valeur (faible intensité ou ne se produisant que de manière exceptionnelle) et ceux de forte valeur (forte intensité, reproductibles chez un plus grand nombre de sujets).
L’individualisation du traitement
Parce que le principe vital (peut-être plus proche aujourd’hui d’une fonction immunitaire étendue) varie pour chaque individu en fonction de son vécu psychologique et physique, le remède peut être différent pour chaque personne. Deux malades ayant reçu un même diagnostic médical peuvent donc recevoir des remèdes différents. Une simple toux sèche peut correspondre à un très grand nombre de remèdes homéopathiques. Ce sont ses modalités particulières qui permettront le diagnostic homéopathique : l’identification du seul remède capable de guérir le malade.
La dose infinitésimale et dynamisée
La théorie homéopathique la plus vigoureusement rejetée par une médecine conventionnelle matérialiste fondée sur une thérapeutique chimique, est certainement le principe de dilution infinitésimale d’une substance jusqu’à dépasser le nombre d’Avogadro (principe sur lequel se fonde la chimie moderne, selon lequel passant un certain seuil, il n’existe plus de matière chimique pouvant espérer être active).
Cette dilution a été pensée très tôt par Hahnemann pour contrer les dérives de son temps : une utilisation abusive de produits toxiques et autres poisons sans que leurs effets aient donné lieu à une investigation approfondie.
Une fois hautement diluée pour enlever sa dangerosité, la substance était dynamisée un nombre de fois variable grâce à des secousses pour obtenir un remède dynamisé, sauvegardant son pouvoir thérapeutique pour des raisons que même Hahnemann ne pouvait expliquer. Il répétait que son rôle était de guérir les malades et non de réaliser une recherche fondamentale.
« La plus petite dose possible qui puisse encore agir » est la règle (§275).
Le degré de dynamisation (et donc aussi de dilution) non seulement varie selon le cas traité, mais il a énormément évolué depuis la première formalisation des principes homéopathiques. La dernière version de son Organon publié post-mortem, fait état de dilutions encore plus grandes.
Le mécanisme curatif
Le remède homéopathique provoque une affection artificielle, plus forte, mais similaire à la maladie naturelle, qui supplante celle-ci :
« Une affection plus forte suspend et remplace une affection semblable plus faible. » (§29)
La force vitale, une fois libérée de cette perturbation, revient naturellement à son état d’équilibre, et ce quelle que soit la maladie sous-jacente.
La théorie des miasmes (maladies chroniques)
Dans Les Maladies Chroniques (1828), Hahnemann identifie trois miasmes fondamentaux à la base des maladies chroniques :
- Psore (forme latente de la gale – la plus fréquente)
- Syphilis
- Sycose (liée à une gonorrhée ancienne)
Ces miasmes affaiblissent la vitalité et se transmettent sur des générations, exigeant des remèdes anti-miasmatiques profonds. La pertinence du nom qui a été donné à ces mécanismes a été critiquée par beaucoup d’homéopathes successifs, sans pour autant désavouer leur réalité et l’utilité en clinique.
La conduite du traitement
Hahnemann établit des règles strictes pour la pratique clinique :
- Ne jamais répéter un remède tant que l’amélioration continue
- Ne jamais changer de remède sans avoir bien évalué la réaction
- Ne pas interférer avec des palliatifs ou traitements suppressifs
- Observer avec attention les réactions (vitales) après administration
L’homéopathie, dans son sens originel, repose sur une philosophie cohérente, expérimentale et respectueuse des lois naturelles. Loin d’une médecine symptomatique ou protocolaire, elle exige une observation fine, une compréhension profonde du patient et une fidélité aux principes formulés par Hahnemann.
Aujourd’hui encore, ces principes servent de fondement à une pratique rigoureuse. C’est une discipline exigeante, difficile à maîtriser pour en obtenir les meilleurs effets. Le matérialisme moderne s’est imposé, de sorte que beaucoup de compromis ont été faits au fil du temps sur la philosophie originale. C’est la raison pour laquelle on trouve différents mouvements qui ont cherché des alternatives thérapeutiques. Voici les sensibilités différentes, parfois très éloignées des principes fondamentaux.
Pluralisme ou polychrestisme clinique
- Utilise plusieurs remèdes simultanément, chacun pour un aspect ou symptôme.
- Pratique commune dans certaines écoles françaises, indiennes ou belges.
- Exemple : Pulsatilla pour les règles, Belladonna pour les maux de tête.
- C’est une approche modernisée qui rapproche les traitements homéopathiques des prescriptions symptômatiques conventionnelles.
- Le problème réside dans le fait que chaque remède est poly-symptômatique et leur interaction est incertaines. Pour certains, cela finit par imprimer des maladies artificielles qui rendent le tableau confus, pour d’autres cela laisse l’organisme sélectionner par lui-même le remède adéquat. Dans tous les cas, cela montre la méconnaissance des principes homéopathiques fondamentaux.
Complexisme
- Mélanges de plusieurs remèdes (5 à 15) dans une même préparation.
- Commercialisé par des laboratoires (Boiron, Heel, etc.).
- Prescription souvent basée sur un diagnostic médical conventionnel, non individualisé.
- Fréquent en pharmacie homéopathique industrielle.
- Exemple : Coryzalia pour les rhumes.
- Cela créé un nouveau problème avec les critiques les plus acerbes de l’homéopathie. D’un côté, elles crééent la confusion avec la pratique médicale conventionnelle associant remèdes homéopathiques et noms de maladies, laissant penser que le remède homéopathique oeuvre sur le même pied d’égalité que les médicaments modernes tetés scientifiquement ; de l’autre, cela créé une concurrence qualifiée de déloyale avec les laboratoires pharmaceutiques qui doivent dépenser beaucoup en recherche et en deéveloppement et par des processus d’autorisations de mise sur le marché, bien plus complexes que les laboratoires homéopathiques. Cette dernière critique ne prend pas en compte la particularité de l’investissement d’un laboratoire homéopathique pour maintenir un stock de substances souches à partir desquelles fabriquer le remède et la taille incomparable avec les laboratoires médicaux qui n’ont pas du tout le même chiffre d’affaires.
Homéopathie symptomatique ou protocolaire
- Donne un remède standard pour un nom de maladie (ex. : Arnica pour les chocs, Oscillococcinum pour la grippe).
- Mêmes remarques que précédemment sur l’abandon du principe d’individualisation et les critiques des médecins et laboratoires médicaux.
Approches imaginales ou sensationnelles
- Développées par Sankaran, Scholten, Mangialavori, etc.
- S’appuient sur :
- sensations profondes supposées communes à des familles de remèdes,
- analogies botaniques, minérales, animales,
- rêves, archétypes, théories systémiques.
- Ces approches sont considérées comme très éloignées des fondements hahnemanniens, voire spéculatives.
- L’absence de reconnaissance de l’homéopathie et les différentes controverses dont elle fait l’objet exposent la discipline aux critiques additionnelles relatives à ces nouvelles théories. Cela contrevient aux principes empiriques et rationnels des origines (à défaut de scientifique selon les normes actuelles).
Pour conclure :
L’homéopathie a été une branche de la médecine à ses débuts avant qu’une concurrence entre les deux branches et les progrès dans la science médicale moderne ne rende celle-ci obsolète aux yeux des autorités médicales.
Bien qu’issue d’une démarche scientifique, rationnelle, rigoureuse pour l’époque, l’homéopathie ne répond plus aux standards scientifiques modernes et à ses méthodes d’investigation. L’individualisation des traitements rend les démonstrations scientifiques plus difficiles (mais pas impossibles) et l’absence de théorie fondamentale démontrable rend son acceptation très improbable par la communauté scientifique. La concurrence avec les laboratoires médicaux augmente son exposition aux critiques.
Contrairement à la recherche scientifique qui est abondamment subventionnée par les laboratoires et les fonds autant privés que publics, la recherche homéopathique est balbutiante, faisant face à des problèmes méthodologiques et au manque important de financement. Il n’existe pas de laboratoire d’homéopathie capable de soutenir la recherche et la communauté mondiale, constituée presque exclusivement de praticiens, est fragmentée.
Jusqu’à ce que la recherche en homéopathie progresse, il n’est pas dans l’intérêt de la communauté de praticiens que de créer une confusion entre les remèdes homéopathiques (assimilés au placebo) et les médicaments (actifs). L’homéopathie ne peut prétendre pour l’instant à une pleine reconnaissance et doit être considérée comme une thérapeutique complémentaire à la médecine conventionnelle, au même titre que toute autre thérapeutique traditionnelle (par exemple, la médecine traditionnelle chinoise).
