La diathèse cancéreuse ou quatrième diathèse, est une notion apparue dans la seconde moitié du XXe siècle pour répondre à une réalité clinique de plus en plus fréquente : la présence de patients sans réaction symptomatique forte, mais évoluant silencieusement vers des pathologies dégénératives graves comme le cancer. Contrairement aux trois grandes diathèses classiques — psorique, sycotique et syphilitique — issues de la tradition hahnemannienne, cette diathèse n’est pas uniquement liée à un antécédent infectieux ou constitutionnel. Elle désigne un effondrement du pouvoir de réaction vital, un appauvrissement symptomatique, une absence de lutte visible, parfois sur fond d’adaptation excessive, de soumission psychologique ou de suppression pathologique répétée.
Le médecin français Jacques Ménétrier fut l’un des premiers à proposer une systématisation de cette diathèse, en observant que de nombreux patients gravement malades ne correspondaient plus à aucun des schémas classiques. Il remarqua des traits communs : fatigue extrême, mais calme, aspect lisse du comportement, antécédents familiaux de cancer, troubles discrets et persistants, perte de la capacité inflammatoire ou réactionnelle. Il y voyait la conséquence d’un épuisement des diathèses précédentes, notamment syphilitique, qui laisse place à un terrain sans défense, incapable même de produire des symptômes utiles à la guérison.
En Inde, cette conception a été approfondie par le Dr A.U. Ramakrishnan, médecin homéopathe mondialement reconnu pour son protocole spécifique de traitement du cancer, souvent appelé Ramakrishnan method. Contrairement à une approche purement symptomatique, Ramakrishnan a intégré la notion de terrain cancéreux et a utilisé une alternance ciblée de remèdes (comme Carcinosinum, Scirrhinum, ou des remèdes organotropes comme Phytolacca ou Conium) en tenant compte de la localisation, du type de tumeur, mais aussi du profil vital du patient. Il partage avec Catherine Coulter une approche typologique, bien que leurs styles soient différents : chez Ramakrishnan, c’est l’efficacité clinique et la rigueur dans l’observation des cas qui prédominent.
Catherine Coulter, de son côté, a consacré une large place dans ses « Portraits homéopathiques » à l’analyse de Carcinosinum, remède clé de cette diathèse. Elle y décrit des individus hypersensibles, perfectionnistes, soucieux de plaire, ayant très tôt réprimé leurs besoins propres. Ces patients, souvent issus de familles au passé pathologique lourd, présentent une adaptabilité excessive, un effacement de soi, une peur de déplaire et un comportement très policé, voire contraint.
Le Dr Antoine Nebel, en Suisse, déjà dans les années 1930-1950, avait anticipé cette idée d’un terrain cancéreux dans ses travaux sur les typologies vitales. Influencé par l’anthroposophie, il considérait que le cancer ne naissait pas d’un excès de vie anarchique, mais d’une désorganisation des forces de forme, d’un défaut d’ordonnancement du corps éthérique, responsable de la structuration des tissus. Pour Nebel, la diathèse cancéreuse correspondait à un terrain post-syphilitique appauvri, où la substance et la forme se défont, entraînant dégénérescence cellulaire, perte de repères physiologiques, et déconnexion psychique. Il y reconnaissait un froid profond, une perte de chaleur vitale, une absence d’élan, et une sensibilité aux influences extérieures sans contre-pouvoir intérieur.
Ainsi, cette diathèse s’établit comme une synthèse de plusieurs courants : dégénérescence post-miasmatique pour Ménétrier et Nebel, désorganisation adaptative pour Coulter, terrain silencieux pour Ramakrishnan. Tous reconnaissent qu’elle correspond à une faille profonde du système de défense, qu’elle s’accompagne souvent de symptômes faibles ou absents, et qu’elle rend le diagnostic homéopathique délicat sans approche constitutionnelle élargie.
Parmi les remèdes associés, Carcinosinum est emblématique. D’autres nosodes comme Scirrhinum, Tuberculinum ou Psorinum peuvent s’y adjoindre selon le passé pathologique ou familial du patient. On retrouve également des remèdes du champ organique (comme Conium, Phytolacca, Thuja ou Hydrastis) dans les protocoles plus ciblés, mais toujours sur un fond de terrain effondré ou figé, qui demande à être relancé, non de façon violente, mais par réactivation douce de la vitalité.
La diathèse cancéreuse n’est donc pas une étiquette nosologique, mais une lecture dynamique d’un terrain dans lequel la vie s’est retirée des zones d’expression classiques (inflammation, fièvre, éruptions, crises), pour se concentrer dans des processus lents, profonds, silencieux et destructeurs. Elle suppose un regard subtil du praticien, capable de percevoir l’absence de réaction comme un symptôme majeur, et non comme une preuve de santé. Elle invite à une thérapeutique patiente, stratifiée, intégrant l’histoire familiale, les suppressions antérieures et les besoins psychiques non exprimés du patient.
I. Scerbo
